Date : 23/05/2026

Introduction

Pendant longtemps, j’ai cru que ce que je vivais était normal. Quand on grandit dans une famille, on ne dispose pas de point de comparaison. On considère ce que l’on vit comme la réalité ordinaire.

Il faut parfois des décennies pour mettre des mots sur certaines choses.

Je n’écris pas ce texte pour faire un procès de qui que ce soit. Je souhaite simplement raconter des faits vécus, leurs conséquences sur ma vie, et expliquer comment certaines lectures et certains concepts psychologiques m’ont amené à regarder autrement mon histoire familiale.

Je ne prétends pas détenir une vérité absolue. Je raconte mon expérience.

Une phrase qui a laissé une trace

Vers l’âge de cinq ans et demi, ma mère m’a dit :

« Tu es mon grand maintenant, tu n’as plus besoin que je te rassure. »

Pourtant, mon frère, plus jeune, continuait à recevoir cette présence rassurante pendant encore des années.

À cet âge, je ne comprenais pas ce qui se passait. Je ne pouvais pas analyser la situation. J’ai seulement ressenti quelque chose que je n’arrivais pas à nommer : une incompréhension profonde, puis de la colère.

Avec le recul, je pense avoir retourné une partie de cette souffrance contre mon frère, persuadé qu’il recevait quelque chose qui m’était refusé.

Une impression de rôles inversés

Durant mon enfance, j’ai souvent eu le sentiment que certaines situations se déroulaient d’une façon étrange.

Lorsque mes goûts alimentaires posaient problème, il m’était expliqué que je refusais certaines choses, sans que je ressente une véritable position d’adulte en face de moi. Longtemps, je n’ai pas su expliquer ce malaise.

Aujourd’hui encore, j’ai parfois l’impression que les rôles semblaient confus.

Un souvenir resté sans mots

Vers huit ou dix ans, ma mère a ouvert sa robe de chambre devant moi pour me montrer son corps nu.

Pendant très longtemps, je n’ai pas su quoi penser de ce souvenir.

Bien plus tard, j’ai découvert les travaux de Paul-Claude Racamier sur l’incestuel. Il décrit certaines transgressions des frontières psychiques et générationnelles sans qu’il y ait nécessairement d’inceste au sens classique.

Je ne dis pas que cela explique tout. Je dis simplement que cette lecture m’a amené à m’interroger autrement sur certains souvenirs.

Elsa

En 2002, Elsa et moi nous connaissions depuis plus de deux ans. Pendant cet été-là, nous parlions parfois six à huit heures par jour.

Nous avions développé une proximité forte, une confiance réelle.

Un jour, alors que nous souhaitions simplement passer un moment plus intime ensemble, ma mère est arrivée dans l’après-midi.

Je garde le souvenir très précis qu’elle m’a accusé de vouloir agresser Elsa.

Cette accusation était fausse.

Je garde encore aujourd’hui le souvenir extrêmement violent de cette scène, parce qu’elle venait se superposer à un moment qui, pour moi, représentait quelque chose d’important et de sincère.

Cette période a été suivie d’un véritable effondrement psychologique.

Les années d’études : faim et incompréhension

Pendant mes études supérieures – prépa, début d’école d’ingénieur puis université – j’ai vécu une situation financière que je comprenais mal.

Mon père versait une pension destinée à chacun de ses enfants.

Pourtant, durant mes études à Grenoble, je n’avais pas accès à cet argent.

Je me suis retrouvé dans une situation très difficile. J’ai perdu plus de vingt kilos. J’avais faim.

À l’époque, je ne comprenais pas ce qui se passait.

Des années plus tard, après avoir été informé de cette situation, mon père a décidé de verser directement l’argent à chacun de nous, mon frère et moi.

Je ne peux pas parler à sa place ni connaître exactement ses motivations, mais ce changement a représenté pour moi un tournant concret.

Le repas de Noël

Lors d’un repas de Noël en famille, j’ai essayé d’aborder cette période de ma vie.

Je voulais parler d’une réalité très simple : pendant mes études, je n’arrivais pas à me nourrir correctement.

Mon frère m’a répondu qu’il avait dû payer des impôts parce que sa pension, versée directement sur son compte dans le cadre de son alternance, s’ajoutait à ses revenus.

Je garde un souvenir douloureux de cet échange.

Nous ne semblions pas parler de la même réalité. Moi, je parlais de faim. Lui parlait d’impôts.

Avec le recul, je me demande parfois si nous n’étions pas tous les deux pris dans une dynamique familiale que nous ne comprenions pas complètement.

Je ne pense plus aujourd’hui que mon frère était mon adversaire.

Une peur devenue normale

Des années plus tard encore, mon ex-femme me faisait remarquer quelque chose que je ne voyais plus moi-même.

Elle me disait qu’avant même d’aller déjeuner chez ma mère, j’étais terrorisé.

Je ne m’en rendais plus compte.

Lorsque certaines choses existent depuis toujours, elles deviennent invisibles.

La découverte tardive

Mon ex-femme m’a un jour parlé d’un livre sur le passage de l’inceste à l’incestuel, de Paul-Claude Racamier.

Cette lecture n’a pas apporté des réponses définitives.

Mais elle a mis des mots sur quelque chose.

Pendant quarante-quatre ans, j’ai pensé que ma peur, ma culpabilité, ma confusion ou mes difficultés venaient uniquement de moi.

Puis j’ai commencé à envisager une autre possibilité : que certaines dynamiques relationnelles aient pu avoir des effets profonds sur ma construction.

J’ai alors pris une des décisions les plus difficiles de ma vie : arrêter de fréquenter ma mère.

Non par haine.

Mais pour essayer d’apprendre, enfin, ce que pouvait être une vie sans peur.

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