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Date : 14/03/2026

La cour de récréation

Il y a une image que j’ai gardĂ©e longtemps. Pas une mĂ©taphore, une cour de rĂ©crĂ©ation. Des enfants bien habillĂ©s, des cartables neufs, des parents qui signent les carnets. Et moi, quelque part lĂ -dedans, qui servais de cible.

De la maternelle jusqu’Ă  la premiĂšre, j’ai traversĂ© quelque chose que j’aurais mis des annĂ©es Ă  nommer : une violence sociale systĂ©matique. Des humiliations, des coups, un isolement progressif qui finit par ressembler Ă  une condition naturelle, comme si c’Ă©tait ma place dans l’ordre des choses.

Ce qui m’a frappĂ© le plus, ce n’est pas la violence elle-mĂȘme. C’est la rĂ©ponse des adultes. Les instituteurs, les professeurs (ceux qui sont censĂ©s protĂ©ger) ont expliquĂ© Ă  mes parents qu’ils devaient m’apprendre Ă  me battre. Un an de judo pour un enfant petit, maigre, chĂ©tif. Non pas pour que je devienne plus fort, mais pour que je cesse d’ĂȘtre un problĂšme.

C’Ă©tait ça, la solution institutionnelle : rendre la victime plus rĂ©sistante aux coups, plutĂŽt que de s’attaquer Ă  ceux qui les donnaient.

Personne n’a jamais diagnostiquĂ© cette violence-lĂ .


Les refuges

J’ai trouvĂ© trĂšs tĂŽt des refuges dans les cultures alternatives. D’abord le punk, cette colĂšre frontale, cette façon de cracher Ă  la figure d’une sociĂ©tĂ© qui m’avait trop longtemps dĂ©goĂ»tĂ©. Puis, avec le temps, le reggae, une rĂ©sistance diffĂ©rente, plus profonde, spirituelle. Deux cultures que tout oppose en apparence, mais qui partagent la mĂȘme conviction : le monde tel qu’il est ne mĂ©rite pas qu’on s’y conforme sans protester.

Ces repĂšres m’ont tenu. Et quelque part, ils m’ont permis de finir ma licence d’ingĂ©nierie Ă©lectrique Ă  OrlĂ©ans, mĂȘme si ces annĂ©es-lĂ  ont aussi Ă©tĂ© les plus difficiles de ma vie.


Une case, un statut

C’est Ă  OrlĂ©ans qu’une phase dĂ©lirante aiguĂ« a Ă©clatĂ©. Et avec elle, l’entrĂ©e dans ce que les psychiatres ont mis dix ans Ă  nommer clairement : un trouble schizo-affectif. Dix ans pendant lesquels ils hĂ©sitaient entre schizophrĂ©nie paranoĂŻde et trouble bipolaire, comme si moi, de mon cĂŽtĂ©, j’attendais tranquillement qu’ils se mettent d’accord sur ce que j’Ă©tais.

Là, enfin, on a posé un nom. Une case. Et avec la case, un statut.

Ce statut, je ne le refuse pas. Il m’a aidĂ© Ă  comprendre des choses que je ne comprenais pas, pourquoi Ă  certains moments j’avais agi hors des normes, hors de ce qu’on attend d’un homme raisonnable. Il y a une notion juridique et psychiatrique qu’on appelle l’abolition du discernement. Elle ne signifie pas l’irresponsabilitĂ© totale. Elle signifie qu’Ă  un instant donnĂ©, sous l’emprise d’un dĂ©lire ou d’un Ă©tat maniaque, on ne perçoit plus le monde comme il est. Ce n’est pas une excuse. C’est une explication honnĂȘte, et une explication que j’assume.

J’ai aussi fait des erreurs en dehors de la maladie. Une surconsommation de cannabis pendant longtemps. Des comportements singuliers. Je ne cherche pas Ă  effacer ça.

Mais voilĂ  ce qui me frappe : ceux qui m’ont frappĂ© Ă  l’Ă©cole avaient leur discernement. Ceux qui ont organisĂ© mon exclusion sociale Ă  OrlĂ©ans aussi. Et il n’existe aucun manuel psychiatrique, aucun code, aucune case pour classer leur comportement.

La violence, quand elle reste propre, reste invisible.


Debout

Aujourd’hui les coups ont changĂ© de forme. Ce sont des remarques cinglantes, des silences calculĂ©s, des regards qui signifient sans jamais rien dire qu’on n’est pas tout Ă  fait Ă  sa place. C’est plus difficile Ă  saisir qu’un poing dans la figure. C’est aussi plus difficile Ă  guĂ©rir.

J’ai une phobie sociale. Elle n’est pas tombĂ©e du ciel.

Mon obĂ©sitĂ© aujourd’hui est le symptĂŽme physique d’une douleur indicible.

Je travaille. J’ai eu mon diplĂŽme. Je gagne Ă  peu prĂšs le salaire mĂ©dian français. Je fais de la musique, du code, des projets. Je me soigne, et malgrĂ© quelques rechutes, je n’ai plus jamais Ă©tĂ© hospitalisĂ©. Je suis debout.

Ce que je veux, au fond, c’est simple : ne plus ĂȘtre regardĂ© comme un paria. Retrouver une place ordinaire, pas une place de hĂ©ros ou de victime en rĂ©demption, juste une place normale. Le genre de place que les « gens bien » occupent sans y penser, parce qu’ils n’ont jamais eu Ă  se battre pour la mĂ©riter.

Notre sociĂ©tĂ© est violente. Bien plus, souvent, que ce que j’ai pu ĂȘtre dans mes pires moments. La diffĂ©rence, c’est qu’elle ne se soigne pas. Elle ne se reconnaĂźt mĂȘme pas comme violente.

Et ça, c’est peut-ĂȘtre ce qu’il faudrait diagnostiquer en premier.

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